Le live

Entrer dans le live, c’est rentrer chez soi. On pense souvent que c’est un moyen pour arriver à quelque chose, certains font l’Everest, d’autres jouent en bourse. Et celui qui chemine vers le spirituel, attiré par la soif de l’absolu, la vision d’un amour inconditionnel, lui-même est heureux de savoir son chemin à lui, plus beau, plus vrai, plus vertueux. Il ne milite pas pour un parti, il parle d’amour à des hommes d’affaires dans le métro, il médite, il tord ses genoux pour faire la position du lotus. C’est comme un homme qui en regardant un film est inspiré d’en regarder un autre, cette fois-ci beau, vrai, spirituel, avec du silence, des oiseaux, et un guru qui connaît des trucs super transcendants. Mais c’est un autre film. Ce n’est pas en diffusant des paysages de montagne, ou avec une musique zen qu’on s’affranchit de l’illusion. Car c’est cette illusion que l’on veut détruire. Mais le problème est qu’on ne peut utiliser l’illusion pour en faire autre chose que l’illusion. Un dictateur ne va pas offrir un bouquet de fleurs à ses adversaires. Ça rappelle une blague : un homme dit à son ami : tu sais j’ai réussi en mélangeant de la merde avec de la merde à produire du beurre. Le mec est surpris et admiratif, et il accepte de goûter. Après l’avoir mangé, il dit : « ça a un goût de merde ! Et l’autre lui répond, très content de lui : oui c’est normal ! » Il n’y a aucun espoir d’attendre autre chose. Comment pourrait-il en être autrement ? Entrer dans le live supprime le chemin, et la « voix off » du narrateur qui raconte le film. L’éveil est déjà là. Tout est fini, bien avant que nous soyons nés.

Denis, tu parles de l’illusion et son jeu de l’accumulation. Il en est de cette illusion comme un grand panier que l’on offre à la naissance. On accumule dans le cours de son existence des conquêtes féminines, des titres honorifiques, des expériences, des biens matériels. Et on court remplir à ras bord et ne regardant à peine la récolte, toujours en comparant celle des autres, si elle est plus remplie de médailles, de jolies femmes, de succès, etc. Lorsqu’on est un vieillard, ce qu’on croit être « la vie » se trouve dans le grenier, dans les albums photos, les souvenirs, les armoires, les lettres d’amour. L’ancêtre soupire : « Oh la la j’en ai vu des choses dans ma vie ! Pensez donc, j’ai 90 ans, j’ai fait ceci, j’ai reçu cela », et l’illusion persiste pitoyablement comme un vieil esclave traînant sur des kilomètres un convoi d’excréments. L’illusion aime son métier qui consiste à tromper, mentir, manipuler, farder, jouer. Si on se plaint de cette histoire et de la qualité du film passé sur l’écran, on peut aller gifler le scénariste ! Mais, au lieu de perdre son temps à corriger un nul, autant sortir du ciné. C’est le live ! Il n’y a plus d’histoire, plus de personne qui parle et écoute, obéit, gobe à toutes conneries comme fait l’aîné à son plus petit frère. On sort de la dimension relative, du temps et de l’espace, de cette “vie” qui ressemble maintenant aux étagères des archives d’une administration française. Plus de découpage, comparaison, jugement, limitation. Plus de “je veux que ceci soit cela”. Le conditionnement qui mène l’homme illusionné aussi sûrement qu’un sergent-instructeur ordonne à une fraîche recrue de faire cent pompes avec un sac à dos, ce conditionnement se dissoudre. Non qu’il est ailleurs, à prendre un café ou autre, mais simplement qu’il n’existe plus comme l’obscurité n’existe plus sous le rayon lumineux d’une ampoule. On n’est plus isolé, plus un petit objet dans l’espace, on est l’espace.

Félix

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